Avant l'histoire

25/06/2014 09:23

Le mystère françaisAlain Testart / Gallimard / 25 €

L'a
nthropologue Alain Testart n'en est pas à son premier essai. J'avais déjà eu l'occasion d'apprécier l'approche originale de l'auteur dans ses ouvrages : «L'esclave, la dette et le pouvoir» éd. Errance ou «La servitude volontaire» même éditeur. Dans l'ombre de Lévi-Strauss, publication après publication, il finit tout de même par imposer son empreinte d'anthropologue évolutionniste en montrant que le mot «évolution» ne doit plus être  tabou.

Dans cet ouvrage, l'auteur prend le temps de l'explication et de la démonstration. Il prend le temps aussi de poser les jalons qui lui permettront d'exposer clairement sa démarche épistémologique : il ne s'interdit aucune hypothèse et n'élabore ses thèses qu'à partir de faits archéologiquement démontrables ou solidement étayés par des apports ethnologiques croisés. Testart ne reste pas prisonnier de sa discipline et comme il a conscience des critiques que l'on peut formuler, la moitié de l'ouvrage est consacrée au «bétonnage» factuel de ses thèses. Il ne faut pas se laisser décourager !
Il est difficile de faire un résumé exhaustif. L'auteur explique l'homme d'avant l'histoire, donc l'homme préhistorique, du paléolithique au néolithique, mais il explique surtout les sociétés en revenant sur des idées traditionnelles qui relient trop directement sédentarité et agriculture.

En fait, que l'on récolte, que l'on sème, que l'on cueille, que l'on chasse, la clé de l'inégalité sociale et donc de l'histoire réside dans le stockage de la nourriture ! Proposant une explication raisonnée de l'art pariétal puis du mégalithisme - donc bien de Lascaux à Carnac - il montre que les échanges ne sont pas à l'origine de l'accumulation de la richesse. On y retrouve aussi ses réflexions sur la naissance de l'Etat qui détermine l'apparition de la ville et l'usage de l'écriture. Etat naissant au Proche-Orient, mais absent très longtemps de l'Europe, et qui émergea sous une forme non despotique mais démocratique.
Il montre aussi que la forme prise par l'acquisition des femmes par les hommes a été déterminant, selon que la femme est attribuée par un système strictement imposé par la tradition ou qu 'elle est acquise par un service rendu au beau père qui  se transformera en « prix de la fiancée » ; cela favorisant alors la recherche de l'accumulation des richesses pour acquérir le plus vite possible l'indépendance par rapport la  belle famille.
Puis du prix de la fiancée à la dot, de la propriété usufundaire à la propriété fundiaire, des profils lignages complexes ou rigides; simples ou fluides, c'est une masse de témoignages anthropologiques en provenance d'Afrique, d'Australie, des Amériques, d'Europe, d'Asie, bref du monde, qui sont invitées à la barre de la démonstration.
Ce livre nous invite à comprendre ces évolutions en nous méfiant des idées toutes faites et en nous enlevant nos naïvetés concernant une humanité d'avant l'histoire, qui n'était pas moins violente ni plus égalitaire et il le fait de belle manière comme une invitation au voyage dans le temps et dans l'espace.

Jean-Marc