Une histoire d'amour et de ténèbres

Une histoire d'amour et de ténèbres

Amos Oz / Gallimard Folio / 11.10 €

"Les microbes étaient l'un de nos pires cauchemars. Comme l'antisémitisme: même si l'on ne s'était jamais retrouvé face à un antisémite ou à des microbes, on savait parfaitement qu'il nous guettaient de partout, voyant tout sans être vus."

                                                                Amos Oz

Bref ce sont les mémoires d'Amos Oz.
Ce mot n'est pas à entendre au masculin comme une rubrique mais comme une réalité vivante. Des mémoires il y en a eu des myriades et elles sont rapidement oubliées, couvrant le fond de notre propre mémoire comme le limon, le fond des mers. Tel ne sera pas le cas de celles d'Amos Oz: notre auteur est né pendant la seconde guerre mondiale à Jérusalem. Il raconte son enfance modeste, ses parents, les parents de ses parents, puis les cousins, les oncles, tantes, les amis, les voisins et les parents des voisins. C'est une foule immense de vies et de livres -son père est bibliothécaire-. Amos Oz remonte dans le temps et les générations, dans l'espace à Jérusalem, en Ukraine ou en Lituanie, foule de vies, de drames, d'illusions, un livre intense et bouleversant. Ce n'est pas seulement l'art de raconter des anecdotes mais aussi l'art de transcender ces vies particulières en les faisant marcher dans l'Histoire. Les gestes, les paroles, les tics, les défauts font sens dans une humanité où se mêlent profondeur et légèreté, humour et tragédie. Ce livre fait 850 pages, un pavé comme on dit, et si on plonge dans cet univers fascinant avec émotion, on en ressort changé pour longtemps. Il faut le dire c'est pour moi un chef d'œuvre -et c'est un terme que je ne cherche pas à galvauder dans mes critiques !

"Le mauvais lecteur, comme le journaliste hors d'haleine, manifestent une méfiance hostile, une rancune vertueuse et puritaine, envers la création, l'inventivité, la ruse et l'exagération, les jeux de séduction, l'ambiguïté la musique, l'inspiration, l'imagination elle-même : il consentira peut-être à s'aventurer dans une création littéraire complexe à condition qu'on lui promette la satisfaction « subversive » de l'abattage des vaches sacrées, ou le plaisir acide et hypocrite dont sont friands les consommateurs de scandales et de révélations qui font les choux gras des tabloïds.

Le mauvaislecteur trouve son plaisir dans ce que le grand Dostoïevski lui-même était vaguement suspect d'avoir eu un certain penchant pour le vol et l'assassinat des vieilles dames, que Faulkner était probablement coupable d'inceste, que Nabokov forniquait avec des mineures, ... sans parler de ce que Sophocle a fait à son père et à sa mère, sinon comment aurait-il pu décrire la chose avec autant de réalisme.

[...] On se trompe si l'on cherche le coeur de l'histoire dans l'interstice entre la création et son auteur : il vaut mieux le rechercher non pas dans l'écart entre l'écrit et l'écrivain, mais entre l'écrit et le lecteur".

Jean-Marc